Caravansérail — Centre d'artistes

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Pando

27.01.2022 — 06.03.2022

© Jeffrey Poirier, 𝘗𝘢𝘯𝘥𝘰 01, photographie numérique, 2021. Crédit photo : Jeffrey Poirier
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Une exposition de

Jeffrey Poirier

 

Pando

 

En septembre 2021, je me rendais au cœur de l’Utah, dans le parc de la Fishlake National Forest, afin de photographier et de faire l’expérience d’un sujet naturel unique au monde. Pando, du latin « je m’étends », tel qu’il fut baptisé par son découvreur Burton V. Barnes (1930-2014), est considéré par plusieurs scientifiques comme le plus grand et le plus vieil organisme vivant du monde. Il s’agit d’une colonie clonale de peupliers faux-trembles (Populus tremuloides) dont les 43 hectares de surface se composent de 47 000 arbres génétiquement identiques reliés à un seul et même système racinaire qui se régénérerait depuis la dernière glaciation, il y a 15 000 ans. Vaste forêt de peupliers identiques en apparence, Pando est toutefois considéré par la science comme un seul et même arbre ou individu végétal. Il déploie sous terre, au-delà des limites du visible, un système racinaire fragile et monumental qui forme l’essence même de sa constitution, de sa masse et du secret de sa longévité.  

Cet organisme m’apparait tel un paradoxe fascinant car, à mon sens, notre perception de celui-ci tient à la fois de l’objet et, à une échelle davantage géographique, du paysage. L’élément constitutif de Pando étant en réalité caché sous terre, le rapport entre le visible et son essence réelle fait apparaitre un potentiel poétique et critique imagé. Si le regard impose d’emblée une vision d’ensemble de la forêt constituée de multiples individus végétaux, la réalité de ce spécimen unique déjoue nos habitudes de regard sur notre environnement : Pando représente à lui seul le dit paysage.

Au sein de l’exposition, des photographies grands formats nous immergent dans cet univers naturel qui comprend un sol rocailleux à flanc de montagne et des vestiges des générations passées, alors que des troncs au sol témoignent des anciens « citoyens » de la colonie. Ces images intimistes de Pando s’offrent telle des fenêtres ouvertes sur cet organisme naturel ainsi que sur l’environnement qui l’a façonné et qu’il a façonné en retour au fil des millénaires. Poussant dans un microclimat unique en Utah, les peupliers faux-trembles de la Fishlake National Forest produisent le milieu boisé le plus diversifié de la région. En effet, leur physionomie permet de filtrer modérément la lumière et d’ainsi créer un sous-bois riche en plantes grasses, en mousses et en lichens. Pando constitue ainsi en lui-même un écosystème à part entière. Les images rassemblées ici présentent l’environnement de Pando selon ses traits contemporains : biodiversité, présence humaine, signes de décroissance, projet de régénération gouvernemental. Les sculptures minimales installées dans la galerie schématisent quant à elles le caractère rhizomatique de Pando.

Selon des études de l’Utah State University, Pando aurait vu son rythme de croissance totalement arrêté depuis les 40 dernières années, une situation symptomatique de notre époque actuelle. La principale cause de la mort progressive de Pando réside en la présence dans la région d’une surabondance d’herbivores tels que les cerfs, qui s’alimentent des jeunes pousses de la colonie. Au début des années 1900, les grands prédateurs carnivores responsables de la régulation naturelle des hardes d’herbivores ont été chassés agressivement. Aujourd’hui, la Fishlake National Forest est ainsi un lieu de prédilection pour des populations grandissantes d’herbivores. Parmi les autres causes de décroissance, les scientifiques identifient les changements climatiques et les feux de forêts, qui constitueraient un frein à la régénération du clone. La figure tentaculaire de cet être m’apparait alors un exemple de fragile équilibre, sa prolifération dépendant de conditions idéales actuellement bousculées. La naissance de ce spécimen en des temps immémoriaux ainsi que sa longévité hors de notre échelle temporelle contraste radicalement avec son évolution figée des quatre dernières décennies. Afin d’évoquer le futur incertain de ce système, l’exposition compte également quelques images des reliques de colonies de peupliers faux-trembles avoisinantes déjà éteintes.

Par ce projet, je cherche plus largement à mettre en relief les tensions entre nos modes de vie individuels et collectifs et une nature désormais déstabilisée. J’y aborde le caractère social de Pando qui constitue, à l’image d’une société, la multitude dans l’unité – un vaste système d’interconnexions essentielles et souvent invisibles. L’exposition tente ainsi implicitement d’offrir des parallèles entre la figure rhizomatique de Pando et l’équilibre précaire de nos écosystèmes sociaux.

Je développe une pratique installative dont les principales affinités matérielles et conceptuelles se retrouvent dans le cercle élargi de l’écologie. La question écologique se manifeste au sein de ma pratique sous divers angles. Certains projets abordent les enjeux qui naissent des rapports entre une nature précaire et nos modes de vie individuels et collectifs. L’occupation du territoire urbain, dont l’architecture est un élément clé, m’amène également à questionner nos façons d’habiter le monde et ses espaces. La compréhension formelle, conceptuelle et historique d’un espace est à la base même de la plupart de mes réalisations. Ma démarche en installation développe ainsi des dispositifs qui habitent le lieu et tentent de le redéfinir en tant qu’espace de perception.

Biographie

Né en France en 1986, Jeffrey Poirier vit et travaille à Québec. Détenteur d’un baccalauréat ainsi que d’une maitrise en arts visuels de l’Université Laval, il a entre autres présenté son travail lors d’expositions solos à la Galerie RDV (Nantes, France), au Youkobo Art Space (Tokyo, Japon), au Centre culturel Franco-Manitobain (Winnipeg), à Diagonale (Montréal), à Circa Art Actuel (Montréal) ainsi qu’à l’Œil de Poisson (Québec). Ses œuvres ont fait l’objet de comptes rendus dans Inter art actuel, ESPACE, Le Soleil, Voir, Le Journal de Québec et à Radio-Canada. Boursier de Première Ovation, du Conseil des arts et des lettres du Québec et du Conseil des arts du Canada, il fera prochainement partie de la programmation de la Galerie Prince Takamado de l’Ambassade du Canada au Japon. Travailleur culturel en parallèle à sa pratique artistique, il occupe un poste d’adjoint au sein de l’organisme Manif d’art – La biennale de Québec. jeffreypoirier.org

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